Interview du mois: Margaret Kim

Dans cette interview, Margaret Kim, PDG de Gold Standard, retrace l’histoire des marchés du carbone depuis la fondation de l’organisation en 2003, puis explore les défis actuels auxquels le marché est confronté, avant de s’intéresser aux rôles et aux acteurs qui façonnent son avenir, notamment les institutions financières, les propriétaires d’actifs et les organismes de normalisation. Elle aborde enfin les moyens par lesquels le secteur privé, les institutions multilatérales et les organismes de normalisation peuvent mieux collaborer. Margaret appelle à un système financier qui oriente durablement les capitaux là où ils sont le plus nécessaires et le plus impactants, en particulier dans les régions en développement les plus exposées à la crise climatique et environnementale.

Gold Standard a été fondé en 2003 par le WWF et d’autres ONG, motivés par le constat que les crédits carbone ne produisaient pas de véritable impact. Plus de 20 ans après, dans quelle mesure cette préoccupation fondatrice reste-t-elle d’actualité ? Comment les marchés du carbone ont-ils évolué depuis ?

Gold Standard a été fondé par le Fonds mondial pour la nature (WWF) et d’autres ONG afin de garantir que les marchés du carbone ne se limitent pas à des réductions d’émissions, mais qu’ils génèrent aussi des bénéfices réels et mesurables en matière de développement durable. Ce principe est tout aussi pertinent aujourd’hui qu’il l’était en 2003.

Si le marché du carbone a considérablement évolué. Notamment avec des méthodologies plus robustes, une supervision accrue et un alignement croissant avec l’Accord de Paris, le défi fondamental persiste : s’assurer qu’une action climatique intègre se traduise par des résultats concrets pour les populations et la nature sur le terrain.

La prochaine phase du marché doit s’appuyer sur ces acquis. Produire un impact climatique ne suffit pas ; les marchés doivent également être accessibles à ceux qui ont le plus besoin de financements, et être déployés à une échelle permettant de favoriser des résultats plus larges en matière de développement durable.

 

Les marchés du carbone ont récemment été confrontés à plusieurs défis, de la volatilité des prix aux questions de crédibilité. Comment relever ces défis pour maintenir la confiance dans le marché ? Où voyez-vous de nouvelles opportunités ?

La confiance ne progressera que si l’intégrité est assurée tant du côté de l’offre que de la demande : depuis la conception des projets et les méthodologies jusqu’à l’émission, l’utilisation et la revendication des crédits.

Cela implique de continuer à relever la barre : des méthodologies plus solides, alignées sur les dernières avancées scientifiques et les objectifs de l’Accord de Paris, de meilleures données et un suivi amélioré, ainsi que des règles beaucoup plus claires sur la manière dont les crédits sont utilisés et communiqués.

L’opportunité réside dans un passage résolu du volume à la valeur, en orientant les financements vers des activités à haute intégrité qui produisent à la fois un impact climatique et des résultats en matière de développement durable, en particulier dans des régions telles que l’Afrique subsaharienne, où le potentiel de leadership climatique et de mise à l’échelle des marchés du carbone est considérable.

Si nous y parvenons, les marchés du carbone pourront devenir un canal fiable, accessible et déployable à grande échelle pour le financement climatique, plutôt qu’un outil marginal ou de réputation.

 

Quel(s) rôle(s) voyez-vous pour les institutions financières ou les détenteurs d’actifs sur les marchés du carbone ? À quoi ressemble une participation responsable du secteur financier dans la pratique ?

Les institutions financières ont une occasion unique de contribuer positivement au monde. Leur influence s’étend à l’ensemble de l’économie à travers leurs décisions de financement et d’investissement. Elles peuvent donc avoir un impact considérable sur notre parcours collectif vers la durabilité.

Souvent, l’action la plus significative qu’elles peuvent entreprendre est de réorienter les capitaux vers des activités plus durables et de soutenir la décarbonation des secteurs et des entreprises qu’elles financent. Cela inclut le développement de produits financiers et de stratégies permettant à d’autres de réduire leurs émissions conformément à des trajectoires fondées sur la science, tout en assumant la responsabilité des émissions résiduelles durant leur transition. Cela signifie également contribuer à rendre les projets à haute intégrité finançables et déployables à grande échelle, par le biais d’accords d’achat à long terme, de structures de financement mixte et de mécanismes de partage des risques qui orientent les capitaux vers des activités produisant de véritables résultats climatiques et de développement durable. Gold Standard propose des lignes directrices sur la manière dont les organisations peuvent y parvenir, notamment à travers des approches telles que la tarification interne du carbone.

Pour les investisseurs, une participation responsable ne se limite pas à l’achat de crédits.  Il s’agit aussi d’utiliser leur influence au sein des systèmes financiers pour accélérer la décarbonation grâce au financement stratégique de solutions qui permettent aux marchés du carbone de garantir intégrité, accessibilité et envergure.

 

L’intérêt pour les crédits et les marchés liés à la nature ne cesse de croître, bien que des inquiétudes subsistent quant à la difficulté de rendre la nature bancable. Que peuvent apprendre les marchés de la nature de l’expérience de la construction des marchés du carbone ? Y a-t-il des considérations spécifiques à prendre en compte pour la nature ?

L’enseignement clé des marchés du carbone est que la transparence, l’accessibilité et la capacité de mise à l’échelle doivent être intégrées dès le départ, et non ajoutées après coup.

Nous devons nous garder de supposer que des marchés distincts de crédits biodiversité constituent la solution. La nature est intrinsèquement locale, complexe et difficile à standardiser.

L’accent devrait plutôt être mis sur le fait de s’assurer que le financement climatique produit des résultats solides pour la nature et les communautés, parallèlement aux réductions d’émissions. Il est souvent impossible de séparer la nature et le climat, et nous ne devrions pas non plus chercher à le faire dans toutes les situations. Plutôt que de développer un instrument entièrement nouveau, nous devrions tirer parti de ce qui existe, à travers une action climatique intègre qui bénéficie aux populations et à la nature.

Les institutions financières jouent un double rôle : assumer la responsabilité de leurs propres impacts environnementaux et mobiliser des capitaux pour des projets qui protègent et restaurent les écosystèmes. Cela implique de soutenir des approches qui intègrent climat, nature et développement durable, plutôt que de les traiter comme des classes d’actifs distinctes.

Si nous adoptons cette approche intégrée, nous pouvons nous assurer que les financements sont dirigés là où ils sont le plus nécessaires — tout en préservant la transparence et l’impact dont dépendent les marchés du carbone comme ceux de la nature.

Chez Gold Standard, nous réfléchissons activement aux moyens d’encourager davantage d’investissements dans la nature. N’hésitez pas à nous contacter si vous vous intéressez à des problématiques similaires et souhaitez collaborer.

Vous avez passé votre carrière à évoluer entre le secteur privé, les institutions multilatérales et désormais un organisme de normalisation. Ayant observé l’action pour le climat et la nature sous tant de perspectives différentes, que pensez-vous que ces différents silos doivent apprendre les uns des autres pour collaborer plus efficacement ?

Chacun apporte quelque chose d’essentiel :

  • Le secteur privé apporte le capital et la rapidité
  • Les institutions multilatérales apportent la légitimité et l’alignement politique
  • Les organismes de normalisation apportent la transparence et l’assurance

Le décalage se situe souvent dans la compréhension mutuelle des contraintes, des incitations et des différentes manières de communiquer sur l’action pour la nature et le climat.

Pour collaborer efficacement, nous avons besoin de solutions suffisamment rigoureuses pour garantir la confiance, mais aussi suffisamment pratiques pour être déployées à grande échelle sur les marchés réels.

 

Si vous aviez une baguette magique et que vous pouviez changer une seule chose dans la manière dont le système financier traite actuellement l’action pour le climat et la nature, que changeriez-vous et pourquoi ?

Je ferais en sorte que le système financier oriente systématiquement les capitaux là où ils sont le plus nécessaires et le plus efficaces, en particulier dans les régions les moins responsables de la crise climatique et de la crise de la nature, mais les plus exposées à leurs effets.

Aujourd’hui, trop de capitaux restent concentrés dans des marchés matures et à faible risque, tandis que des activités à fort impact dans les pays en développement peinent à accéder aux financements. Il s’agit fondamentalement d’un problème d’accessibilité.

Si nous pouvions corriger cela, grâce à un meilleur partage des risques, une infrastructure de marché renforcée et des incitations plus claires, nous libérerions des flux de financement bien plus importants vers des projets qui produisent de véritables résultats climatiques et de développement durable.

En définitive, il s’agit d’aligner le système de sorte que l’intégrité, l’accessibilité et la capacité de mise à l’échelle ne soient pas des compromis mais des principes qui se renforcent mutuellement ainsi de veiller à ce que le financement pour le climat et la nature atteigne ceux qui en ont le plus besoin.

 

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